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« La musique devient vivante quand elle est imprévisible » - Tales S2 Ep 7 Ambroise Sage

Compositeur, musicien et réalisateur artistique, Ambroise Willaume, qui signe sa musique Sage, a appris le métier dans un cadre peu banal : la Maîtrise de Notre-Dame de Paris, à partir de six ans, avec la cathédrale pour salle de répétition. Le reste s’est joué sur scène et en studio. En 2006, le groupe Revolver, repéré sur Myspace par un directeur artistique, deux albums et cinq années de tournées en France, en Europe et aux États-Unis. Puis les premiers disques à son nom, et un rôle qu’il n’avait pas prévu : celui du musicien qu’on appelle pour structurer la musique des autres.

Ce rôle commence en 2011 avec Woodkid, qui lui invente au passage le terme de « song doctor ». Il prend une autre ampleur à partir de 2014 avec Clara Luciani, une collaboration de plus de dix ans, de La Grenade à Respire encore, et un quatrième album en chantier. En parallèle, il a monté Astral Bakers, un projet à quatre dont les disques se font dans son studio et qu’il décrit comme le plus abouti de son parcours.

Dans cet épisode de Tales, il revient sur les disques folk qui tournaient à la maison, sur la première scène au lycée après six mois de guitare, sur le trac qu’il n’a jamais perdu et qu’il refuse de perdre, sur ce qui se passe dans une pièce quand plusieurs musiciens jouent en même temps, et sur le disque qu’il réaliserait s’il pouvait choisir n’importe quel artiste.

Ambroise Sage - Compositeur, musicien et réalisateur

L’interview Tales

Te souviens-tu de tes toutes premières émotions musicales ?

Je crois que mes tout premiers souvenirs remontent à la maternelle, à l’école. Il y avait une fête, c’est très flou, mais il fallait chanter quelque chose. Et en chantant, je me suis aperçu que je trouvais ça agréable. Une sensation très simple : aimer poser sa voix sur une musique, essayer d’harmoniser les deux.

Mes premiers souvenirs plus précis arrivent à la Maîtrise de Notre-Dame de Paris, où j’ai appris la musique à partir de six ans. C’était une formation en mi-temps, un peu comme un sport-études, et notre salle de répétition, c’était la cathédrale. Ce n’était pas une formation particulièrement religieuse : on chantait pour les concerts. Le cadre était assez incroyable.

La musique était-elle déjà présente dans ton environnement familial ?

Pas du tout. Je n’ai pas une famille de musiciens, même de loin. On écoutait de la musique à la maison, mais je n’ai pas eu d’initiation particulière. Ma sœur faisait du piano, donc j’entendais beaucoup de classiques quand j’étais enfant. Ma mère écoutait beaucoup de musique classique, et on avait aussi quelques disques folk des années 60-70 : Simon & Garfunkel, Cat Stevens, Léonard Cohen.

Quand je les écoute aujourd’hui, j’ai toujours cette sensation très forte de retour à l’enfance. Surtout Simon & Garfunkel. Et ABBA aussi : on avait un best-of dans la voiture, qu’on écoutait en boucle. À l’époque, quand il y avait un CD dans la voiture, on connaissait même l’enchaînement des morceaux par cœur.

Si tu devais découper ton parcours en grands chapitres ?

Le premier, c’est Revolver. On a créé le groupe en 2006. On avait ouvert un Myspace parce que c’était ce qu’il fallait faire à l’époque, et on a enregistré des maquettes pour l’alimenter. C’est comme ça qu’on a été contactés par un directeur artistique. On pensait que c’était une blague, mes parents aussi. Et pourtant, c’était vrai. On a signé, sorti deux albums, tourné pendant cinq ou six ans sans s’arrêter, en France, en Europe, aux États-Unis. On avait une vingtaine d’années, on découvrait tout d’un coup.

Le deuxième chapitre, c’est Sage, en solo. Mes premiers disques à mon nom. En parallèle, j’ai commencé à faire de la musique pour les autres. La première collaboration importante a été Woodkid, vers 2011, sur la fin de Revolver.

Le troisième chapitre, c’est Clara Luciani. On s’est rencontrés en 2014. On a travaillé longtemps dans l’ombre, sans que ça prenne immédiatement. Même La Grenade n’a pas explosé tout de suite. Et puis, à un moment, c’est devenu inévitable.

Le quatrième chapitre, c’est Astral Bakers. Un projet de groupe, à quatre, où on fait la musique ensemble. C’est sans doute ce qu’il y a de plus abouti aujourd’hui, et surtout ce qui me ressemble le plus.

Le groupe semble être une notion centrale dans ton parcours.

Faire de la musique tout seul, il y a un moment où c’est assez triste. Après avoir connu l’expérience du groupe, j’ai très mal vécu les tournées en solo : être seul sur scène, seul avant et après les concerts. La sortie de scène est terrible quand on n’a personne avec qui partager ça.

La musique, c’est quelque chose qui se partage. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce n’est pas tant la technique que l’écoute et l’interaction. Chercher cette fragilité qui fait une bonne prise, ce moment où quelque chose se passe qu’on n’avait pas anticipé.

Quand je produis des disques, j’essaie toujours qu’il y ait plusieurs instruments qui jouent ensemble, ou au moins plusieurs éléments qui interagissent. Ça rend la musique plus vivante, plus imprévisible. Même s’il y a une réalité économique (un groupe coûte plus cher à faire tourner), avec Astral Bakers, je ne peux pas imaginer jouer sans l’un des quatre. Ce serait trop étrange.

À quel moment as-tu compris que la musique allait devenir centrale dans ta vie ?

La première fois que je suis monté sur scène, à la fête du lycée. J’avais six mois de guitare. On était très timides. On a joué un morceau des Red Hot Chili Peppers. Et là, j’ai ressenti quelque chose de très fort : se dépasser, devenir quelqu’un d’autre, être au-delà de ce qu’on pense être.

C’était un saut dans le vide. Une prise de risque totale. Et en même temps, un lâcher-prise incroyable, dès la première note. Je n’étais sûrement pas très bon, mais cette sensation m’a marqué. C’est vraiment la scène qui m’a donné envie de continuer.

Tu évoques souvent le trac. Quelle relation entretiens-tu avec lui ?

C’est très ambivalent. Avant les concerts importants, une heure ou deux avant, je me demande toujours pourquoi je m’inflige ça. Je me dis que c’est horrible. Et ça m’arrive à chaque fois.

Mais les rares concerts où je n’avais pas de trac, où j’étais détendu, je les ai trouvés très tristes. Le trac fait partie du package. Il y a peu de moments dans la vie où on ressent ça. Et après le concert, c’est tellement exaltant.

Je l’ai depuis toujours, même quand je jouais dans des bars à 18 ans. Avant de monter sur scène, je me disais déjà : « pourquoi je fais ça ? » Et pourtant, j’y retournais.

Ta collaboration avec Clara Luciani semble déterminante.

Avec Clara, ce qui est toujours assez bluffant, ce sont les moments d’écriture. Ceux où on est simplement en studio, sans plan très défini.

En général, je vais générer beaucoup d’idées musicales : des suites d’accords, des motifs, des mélodies. C’est parfois assez intuitif, presque aléatoire. Et à un moment, je sens que quelque chose l’interpelle. Elle se met alors à chantonner par-dessus. Quand il y a cet alignement-là (entre ce que je joue et la mélodie qu’elle trouve), il se passe quelque chose de très particulier.

C’est comme une chorégraphie. On se trouve, on s’aligne. Je pense que Clara est la première personne, après Revolver, avec qui j’ai retrouvé cette sensation de « danse musicale ». Avec mes copains de Revolver, Christophe et Jérémy, on avait développé ça au fil du temps : une compréhension presque instinctive, sans avoir besoin de se parler. On se connaissait tellement bien, et on cherchait un peu les mêmes choses.

Avec Clara, il y a quelque chose de cet ordre-là aussi. Aujourd’hui, on travaille sur le quatrième album, et ça fait plus de dix ans qu’on collabore ensemble. C’est assez frappant de voir à quel point certaines idées semblent émerger naturellement, presque en même temps, chez l’un comme chez l’autre.

Le fait que nos chansons aient rencontré un public aussi large et soient devenues aussi populaires m’a, je crois, beaucoup apaisé par rapport à cette tension-là.

Travailler avec Clara me permet aussi d’explorer des facettes de ma personnalité musicale que je n’aurais sans doute pas explorées seul. Sur le deuxième album, par exemple, avec ce virage plus disco, je me suis mis à travailler des lignes de basse très présentes, à slapper, à chercher des grooves. Ce sont des choses que je n’aurais probablement jamais faites pour ma musique personnelle.

Woodkid a aussi été une rencontre importante.

C’est la première personne qui m’a demandé de l’aider à travailler sur sa musique en dehors de mon groupe. Je n’avais jamais pensé à ce rôle-là. Woodkid est quelqu’un de brillant, boulimique, capable de tout faire. Il a une approche très visuelle et texturale de la musique.

Moi, je suis venu structurer ses intuitions, mettre des accords au bon endroit. Ça a été extrêmement formateur. Et c’est lui qui m’a donné confiance dans ce rôle plus discret, en me montrant qu’il pouvait être passionnant.

Comment vis-tu cette position souvent décrite comme « dans l’ombre » ?

C’est une facette de moi, mais elle ne suffirait pas. J’aurais du mal à ne faire que ça. J’ai besoin de continuer à chercher pour moi, sinon j’ai l’impression de dérouler une recette.

Quand je suis réalisateur, je reste au service de l’œuvre de quelqu’un d’autre. J’accepte aussi les choix de l’artiste : c’est sa musique, c’est lui ou elle qui va la défendre sur scène. Je n’ai pas d’ego mal placé par rapport à ça.

Dans Astral Bakers, comment s’organise ce rôle ?

On essaie surtout de faire en sorte que chacun ait une vraie liberté de jeu et de proposition. Les disques se font dans mon studio, donc je suis plus souvent derrière l’ordinateur, mais on est presque toujours ensemble. C’est un équilibre assez hybride, mais qui fonctionne bien.

Tu parles souvent de contrainte en création.

Je trouve ça toujours bien de partir de contraintes, même arbitraires. C’est un point de départ. Un nouvel instrument, par exemple, c’est toujours très inspirant : un petit monde qui s’ouvre.

Je trouve aussi essentiel de continuer à composer jusqu’à la dernière seconde. Souvent, les meilleures chansons arrivent à la fin, quand on est totalement immergé. Respire encore avec Clara est arrivé le dernier jour de studio. On ne devait pas composer. Et en une demi-heure, la chanson était là.

Si tu avais une carte « magique » et que tu pouvais réaliser l’album de l’artiste de ton choix, qu’il soit vivant ou disparu, lequel choisirais-tu ?

David Bowie. Parce qu’il n’a jamais cessé de chercher. Même son dernier album est passionnant. J’aime aussi l’idée que ses disques se faisaient vite. J’adore la sensation de faire un disque presque sans s’en rendre compte.