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Léa Gutton, Responsable communication à la Maroquinerie - Tales S2 Ep 8

Responsable communication et billetterie à La Maroquinerie, Léa Gutton ne vient pas d'une famille de disquaires. Ses premiers souvenirs tiennent à un tourne-disque laissé par son grand-père dans une cave, à des après-midi de Claude François avec sa sœur, puis aux bandes originales de Marie-Antoinette et d'Into the Wild écoutées en boucle. La guitare, elle l'a tenue un an au collège, pas davantage.

Le milieu, elle le découvre en troisième, lors d'un stage à la Rock School Barbey de Bordeaux. Suivent le label Enlace Records à Lille, À Gauche de la Lune, où elle apprend la rigueur, puis le label indépendant Délicieuse Musique, dont elle est la première employée. Un passage au Krakatoa, salle de musiques actuelles près de Bordeaux, précède trois années chez Pedro Booking à Paris, comme directrice de la communication et de la billetterie. Elle y croise les tournées rap et les grandes jauges, jusqu'à La Fève à l'Adidas Arena.

Aujourd'hui, elle porte l'image d'une salle qui accueille près de 280 dates par an, avec des mois de février à 25 concerts sur 28 jours. Dans cet épisode de Tales, Léa détaille un métier où la billetterie pèse de plus en plus lourd, la manière de raconter un lieu qui vit aussi par son bar et sa terrasse, la fragilité des concerts découverte et la concentration du secteur. Elle raconte enfin ce concert de Deki Alem, sans un téléphone levé, et la salle danoise de Ebeltoft, financée par ses habitants, qui la fait rêver.

Léa Gutton - Responsable communication et billetterie à la Maroquinerie

 

L'interview Tales

Si tu remontes aussi loin que possible, quels sont tes premiers souvenirs musicaux ?

Mes premiers souvenirs sont assez éparpillés. Avec le recul, je me rends compte que tout est lié. Mon grand-père, qui est décédé, avait laissé un tourne-disque dans la cave de ma grand-mère. Avec ma sœur, on passait des heures à écouter, surtout du Claude François.

Il y a aussi des bandes originales qui m'ont beaucoup marquée. La BO de Marie-Antoinette de Sofia Coppola, par exemple, je l'ai achetée et écoutée en boucle. Et Into the Wild d'Eddie Vedder aussi.

Ton environnement familial était mélomane ?

Mes parents écoutaient des albums, oui, mais sans plus. Je me souviens de Playing the Angel de Depeche Mode, ou de Manu Chao. Mais ce n'était pas une maison remplie de disques, ni une culture musicale très présente au quotidien. Même chez mes grands-parents, ce n'était pas un sujet.

Comment ton parcours s'est-il construit, de ces souvenirs là jusqu'à aujourd'hui ?

Mon premier stage de troisième, je l'ai fait à la Rock School Barbey, un peu par hasard. Ça a été ma première expérience dans ce milieu, et pour une collégienne, c'était hyper excitant de découvrir l'envers du décor. Je pense que je fantasmais beaucoup ce milieu à cet âge-là.

Ensuite, j'ai fait un stage grâce à Joffrey Mirou, qui avait le label Enlace Records à Lille. C'était assez libre, assez fun, sans trop de contraintes. Ma première vraie expérience structurante, ça a été à À Gauche de la Lune, avec Perrine Chevalon comme tutrice. Là, j'ai appris la rigueur et le travail bien fait.

Après, j'ai intégré Délicieuse Musique pour mon stage de fin d'études. Comme c'est un label indépendant, on est vite amené à être très polyvalent. J'ai eu la chance d'être la première employée, ce qui m'a permis de toucher à beaucoup de choses : édition, gestion, distribution.

Ensuite, il y a eu le Krakatoa, où j'ai passé une petite année très forte humainement. J'y ai vraiment trouvé une famille, avec une réflexion très tournée vers le public. Puis j'ai rejoint Pedro Booking à Paris, ce qui a été un vrai tremplin et une expérience extrêmement formatrice.

Tu as beaucoup bougé géographiquement.

Oui, un peu. Bordeaux, Lille, Paris… J'ai aussi fait un passage à Budapest grâce à Délicieuse Musique, en télétravail. Ça fait partie du parcours.

À quel moment as-tu compris que la musique allait devenir plus qu'une passion ?

Je pense que ça s'est vraiment confirmé chez Délicieuse Musique. Je me sentais naturellement à ma place, entourée de gens avec qui je partageais les mêmes valeurs et les mêmes goûts musicaux.

À Gauche de la Lune, ça a été un peu plus dur, parce que c'était ma première vraie expérience. On arrive moins armé, ce sont souvent de petites équipes, avec une masse de travail importante. C'est un premier test pour savoir si on est fait pour ça ou non.

As-tu pratiqué la musique toi-même ?

J'ai fait de la guitare pendant un an, en quatrième, et j'ai très vite arrêté.

Dans la musique, vie personnelle et vie professionnelle sont souvent très liées. Quel est ton regard là-dessus ?

Dans ce milieu, on devient vite amis avec les gens avec qui on travaille. Ça peut être très positif, mais aussi un peu dangereux, parce que la frontière entre vie pro et vie perso disparaît.

J'ai eu la chance que ça se passe plutôt très bien, et que ce soit un vrai soutien. Mais je pense que c'est important de garder aussi des relations en dehors de ce milieu, pour ne pas rester dans un entre-soi permanent.

Chez Pedro Booking, quel était ton rôle ?

J'étais directrice de la communication et de la billetterie pendant trois ans. Mon travail consistait à définir des stratégies de communication pour les tournées et les dates que nous produisions, mais aussi à défendre l'image de la structure.

Tu étais en lien direct avec les artistes ?

Oui, soit directement avec eux, soit très souvent avec leurs managers, en fonction de leur niveau d'accompagnement.

Aujourd'hui, à La Maroquinerie, quelles sont tes missions ?

Je suis responsable communication et billetterie. La billetterie prend une part de plus en plus importante : mises en vente, suivi des stocks, gestion des quotas. J'accompagne aussi les producteurs, notamment ceux qui ne sont pas toujours à l'aise avec les outils de vente.

La spécificité de La Maroquinerie, c'est qu'il y a beaucoup de locations : les producteurs sont assez autonomes. Mon rôle est donc aussi de les accompagner sur la communication quand les pointages sont en difficulté, et de défendre l'image de la salle dans l'écosystème.

La Maroquinerie est une salle emblématique. Comment travaille-t-on cet héritage ?

C'est avant tout le travail du programmateur, Xavier Decleire. De mon côté, je m'attache à continuer de véhiculer cette image par la communication, notamment sur les réseaux et sur l'aspect visuel.

C'est un gros chantier. La charte graphique, par exemple, mérite d'être repensée pour être plus en adéquation avec l'esprit du lieu. Il y a aussi un travail à faire sur l'affichage, sans placarder toute la ville, mais en étant plus visible.

Communiquer pour une salle aujourd'hui, c'est raconter quoi ?

C'est raconter l'ambiance et les gens qui font vivre le lieu. La Maroquinerie, ce n'est pas juste une salle de concert. Il y a le bar-restaurant, la terrasse, les gens qui arrivent avant, qui restent après, qui discutent du concert.

Il n'y a pas ce côté expéditif. C'est un lieu de rencontre, porté par une équipe très impliquée dans l'accueil. Ce sont toutes ces personnes qui donnent une âme au lieu.

Quel regard portes-tu sur la fréquentation des salles aujourd'hui ?

C'est assez particulier. Certains artistes remplissent des salles en quelques secondes grâce à leur communauté. En revanche, la partie découverte est devenue plus compliquée. Les gens savent de plus en plus précisément ce qu'ils veulent voir.

À La Maroquinerie, il y a toujours des habitués, mais beaucoup de publics viennent avant tout pour un artiste précis. Sur des formats plus découvertes, comme le festival des Nuits de l'Alligator, on observe des baisses de fréquentation, notamment auprès des publics plus jeunes.

Observe-t-on moins de groupes et plus d'artistes solo ?

Je ne suis pas totalement d'accord. À La Maroquinerie, je ne constate pas une disparition des groupes. En revanche, le rap a pris une place énorme ces dernières années, et c'est un univers où les projets solos sont plus nombreux, même si certains développent ensuite de vrais lives très construits.

Qu'est-ce qui a le plus changé dans la manière de faire découvrir des artistes ?

Les outils ont énormément évolué, notamment avec les réseaux sociaux et TikTok. Quand je suis arrivée dans ce milieu, TikTok n'existait pas. J'ai vraiment senti un décalage générationnel en travaillant avec des plus jeunes, notamment chez Pedro Booking.

C'était très enrichissant, parce qu'ils apportaient des idées nouvelles et une vraie complémentarité. Mais TikTok ne fonctionne pas pour tous les profils. Dans le rap, c'est très efficace. Dans des esthétiques rock ou pop, il faut une identité très forte, sinon on se contente de suivre des tendances sans construire de vraie communauté.

Comment perçois-tu l'évolution de la nuit parisienne et des musiques actuelles ?

La fréquentation reste bonne, selon les esthétiques. En revanche, les concerts plus découverts sont plus difficiles à remplir. On observe aussi une baisse des subventions dans les SMAC et une concentration du secteur, avec des groupes comme Live Nation ou AEG qui prennent beaucoup de place.

Cela rend la survie plus compliquée pour les producteurs indépendants.

À force de voir des concerts, est-ce qu'on se lasse ?

Je ne dirais pas qu'on se lasse, mais on devient plus exigeant. La magie est plus rare, mais quand elle arrive, elle est d'autant plus forte. On prend conscience de tout le travail derrière un concert : la scénographie, le son, la lumière.

Un moment de live qui t'a récemment marquée ?

Deki Alem à La Maroquinerie, en décembre. Ce qui m'a frappée, c'est un public qui dansait, qui faisait des pogos, sans téléphones levés. Juste une énergie brute et un vrai échange entre les artistes et la salle. Ça m'a fait énormément de bien.

Les gens dansaient, faisaient des pogos, regardaient vraiment les artistes. Il y avait une énergie brute, un échange très fort entre la scène et la salle. Ça m'a fait énormément de bien.

Je ne suis pas contre le fait de garder des souvenirs, et je comprends que ça fasse partie des usages aujourd'hui, mais je trouve important de préserver aussi ces moments où on accepte de ne rien enregistrer, juste d'être là, pleinement. C'est souvent là que la magie opère vraiment.

Si tu pouvais devenir directrice de la communication de n'importe quelle salle dans le monde ?

Ebeltoft, au Danemark, à la Maltfabriken. Les habitants ont financé le lieu via un immense crowdfunding, il y a des résidences artistiques face à la mer, des concerts, une brasserie participative. C'est un écosystème vivant, porté par des valeurs très fortes.

Et un artiste avec qui partir en tournée ?

Sad Night Dynamite. Leur univers est très léché, très cohérent. Je pense que ça doit être très drôle de travailler avec eux sur la route.