
- Cinq morceaux signés par deux groupes entiers : deux sections rythmiques à faire tenir dans un seul titre
- « Walk This Way » a relancé Aerosmith et ouvert les radios rock au rap
- Cobain a tenu tête à MTV pour faire monter les Meat Puppets sur le plateau d'Unplugged
- Motörhead et Girlschool, fusionnés sous le nom de Headgirl, ont signé là leur meilleur classement à vie
Fais entrer deux groupes dans la même pièce et tu obtiens deux batteries, deux basses, deux chanteurs, et un seul morceau à se partager. Sur le papier, c'est ingérable. C'est bien pour ça que les featurings entre groupes se comptent sur les doigts d'une main dans toute l'histoire du rock : il faut que dix musiciens acceptent au même moment de jouer moins que d'habitude. Quand ça tient, ça ne donne pas une chanson de plus. Ça relance une carrière, ça ouvre un genre, parfois les deux dans le même mois.
5. U2 et Green Day sur « The Saints Are Coming » (2006)
Un an après Katrina, deux groupes qui n'ont a priori rien à se dire reprennent un morceau punk écossais de 1979, « The Saints Are Coming » des Skids. Le titre sort le 31 octobre 2006 et prend la tête des classements. Un mois plus tôt, les deux formations l'avaient joué ensemble sur la pelouse du Superdome de La Nouvelle-Orléans, pour le premier match qui s'y tenait depuis l'ouragan.
Ce qui rend l'histoire intéressante pour nous, c'est la destination de l'argent. L'intégralité des recettes est allée à Music Rising, l'association fondée par The Edge après la catastrophe, dont l'objet tenait en une phrase : remettre des instruments dans les mains des musiciens de la région. Des milliers de guitares et d'amplis noyés dans les studios et les écoles de Louisiane, remplacés un par un.
Le nom AC30 est un repère du son britannique, et celui que The Edge traîne depuis quarante ans : architecture tout lampes, EL84, et cette brillance jangly qui traverse un mix sans forcer. Deux canaux, Normal et Top Boost avec son égalisation Treble et Bass, plus un Tone Cut global. Trémolo et réverbe à ressort embarqués, boucle d'effets true bypass pour placer les delays après la saturation. Un classique du rayon amplis guitares.
Points forts
- 30 watts tout lampes en 2x12 : à l'aise en répétition, en concert et en studio
- Top Boost et Tone Cut : du clean brillant à la saturation organique
- Trémolo et réverbe à ressort intégrés, boucle d'effets true bypass
Points faibles
- Un combo généreux et robuste, à considérer si tu transportes souvent ton matériel
- Adressé aux guitaristes intermédiaires à confirmés
4. Motörhead et Girlschool réunis sous le nom de Headgirl (1981)
Fin décembre 1980, Phil « Philthy Animal » Taylor se casse le cou et Motörhead se retrouve sans batteur. Le producteur Vic Maile a une idée : puisque le groupe ne peut pas enregistrer un album, autant enregistrer un single avec Girlschool, quatre Londoniennes que Lemmy adore parce qu'elles jouent vite, fort et juste. Les deux groupes s'enferment aux studios Jacksons, dans le Hertfordshire, et Denise Dufort, la batteuse de Girlschool, tient les baguettes sur les trois morceaux.
Lemmy choisit « Please Don't Touch », de Johnny Kidd & the Pirates, un de ses vieux amours. En face B, chaque groupe reprend l'autre : Girlschool joue « Bomber », Motörhead joue « Emergency ». L'EP sort le 13 février 1981 sous un nom commun, Headgirl, et grimpe à la cinquième place des ventes britanniques. C'est le meilleur classement que l'un comme l'autre atteindront jamais. Le son de Lemmy, cette basse jouée comme une guitare rythmique, passait par des tirants lourds : ses cordes signature en 50-105 sont toujours au catalogue.
3. Nirvana et les Meat Puppets sur MTV Unplugged (1993)
18 novembre 1993, studios Sony à New York. MTV attend des tubes et des invités que le grand public reconnaîtra. Le réalisateur Alex Coletti l'a raconté sans ménagement : la chaîne voulait entendre les « bons » noms, Eddie Vedder, Tori Amos, n'importe qui de ce calibre. Kurt Cobain tient bon et fait monter Cris et Curt Kirkwood, les frères des Meat Puppets, un groupe de l'Arizona que presque personne n'écoute à l'époque.
Ils jouent trois morceaux, « Plateau », « Oh Me » et « Lake of Fire », et ce sont trois morceaux des Meat Puppets. Le groupe le plus vendeur de la planète consacre un quart de son émission la plus regardée à faire découvrir le répertoire d'un autre groupe. La guitare de Cobain ce soir-là, c'est une Martin D-18E de 1959, un modèle électro-acoustique rare dont on estime la production à trois cents exemplaires.
Apparue en 1934, la D-18 est la référence de la dreadnought en acajou, et elle sort toujours de Nazareth, en Pennsylvanie. Table en épicéa de Sitka massif, fond et éclisses en acajou massif, barrage en X avancé et échancré qui libère la table, touche et chevalet en ébène, manche assemblé en queue d'aronde. Le haut du rayon guitares folk.
Points forts
- Aigus clairs, médium boisé et grave ferme : l'équilibre acajou et épicéa
- Barrage Golden Era : sensation de guitare ouverte et sustain généreux
- Encaisse le gros médiator autant qu'elle répond au fingerstyle
Points faibles
- Format dreadnought : de la projection, donc un encombrement à assumer
- Adressée aux guitaristes intermédiaires à experts
2. Anthrax et Public Enemy sur « Bring the Noise » (1991)
Pendant l'enregistrement de Persistence of Time, Scott Ian propose à Anthrax de reprendre « Bring the Noise » de Public Enemy. Tout le groupe est fan, mais personne ne connaît Chuck D. Ian enregistre une maquette sur cassette et la lui envoie avec l'idée : et si Chuck et Flavor Flav venaient poser leurs voix sur cette version ? Chuck D écoute et dit oui sans discuter. Joey Belladonna, le chanteur d'Anthrax, sera tenu à l'écart du projet un bon moment.
Le morceau sort en juin 1991 sur Attack of the Killer B's, puis en octobre sur Apocalypse 91, côté Public Enemy. Il récolte une nomination au Grammy de la meilleure performance metal. Dans la foulée, les deux groupes partent en tournée commune avec Primus en ouverture, une décision prise en moins de cinq minutes après une séance photo à Salt Lake City. Nous sommes en 1991 : le nu metal n'existe pas encore, et deux groupes de New York viennent de poser la première pierre.
Le riff d'Anthrax est joué en aller simple, tous les coups de médiator vers le bas. C'est ce qui donne l'attaque sèche et régulière du thrash, et c'est aussi le plus exigeant pour le poignet droit. Ça demande une guitare qui garde sa définition à fort volume, un critère à garder en tête dans le rayon guitares électriques.
1. Run-DMC et Aerosmith sur « Walk This Way » (1986)
Rick Rubin produit Raising Hell et il veut un single capable de faire entrer le trio du Queens dans l'Amérique du milieu. Le hic, c'est que Run-DMC passe le break de ce disque depuis des années sans savoir qui le joue : le morceau vivait déjà dans le hip-hop par son intro de batterie, quatre mesures que les DJ passaient en boucle. DMC l'a raconté sans détour, ils ne connaissaient pas le groupe et se repéraient à ce qui était écrit sur la pochette.
Un dimanche de mars 1986, Steven Tyler et Joe Perry se présentent au studio pour huit mille dollars, posent une nouvelle voix et de nouvelles guitares. Le courant ne passe pas vraiment, et côté Run-DMC la panique est franche. « Tu pousses ce truc rock-rap trop loin, tu vas nous griller », lâche DMC, persuadé de saborder leur carrière.
Le titre monte à la quatrième place du Hot 100, plus haut que la version de 1975. Le clip où le mur tombe entre les deux salles de répétition tourne en boucle sur MTV, remet Aerosmith en selle et fait sauter le verrou des radios rock. Quarante ans plus tard, tous les morceaux de cette liste descendent de celui-là.
Ce que ces featurings entre groupes ont laissé derrière eux
Reprends les cinq histoires et regarde ce qui manque à chaque fois : le plan marketing. Un batteur qui se casse le cou, un producteur obsédé par un disque de 1975, une cassette envoyée à l'aveugle, un chanteur qui tient tête à une chaîne de télévision, une ville sous l'eau.
Il y a aussi une contrainte physique que ces cinq séances partagent : à deux groupes, il faut faire de la place. Denise Dufort joue pour deux formations. Cobain laisse trois morceaux à d'autres. C'est peut-être là la vraie différence avec un invité de passage : personne ne reste maître chez soi.
Si tu montes un morceau avec un autre groupe, décide avant la séance qui joue quoi, et surtout qui ne joue pas. Deux batteries et deux basses sur la même grille, ça ne s'arbitre pas au mixage. Choisis une section rythmique, une seule, laisse l'autre batteur aux percussions, et garde les deux chanteurs : c'est là que ça se voit.
Sources
- Louder, l'histoire de « Walk This Way » par Run-DMC et Aerosmith
- Louder, Anthrax et Public Enemy sur « Bring the Noise »
- Louder, l'histoire de Girlschool et de son alliance avec Motörhead
- Billboard, Curt Kirkwood revient sur l'Unplugged de Nirvana
- Guitar.com, le matériel utilisé sur MTV Unplugged in New York
- Music Rising, U2 et Green Day pour La Nouvelle-Orléans

